Alexandra Tavernier

Lorsqu’elle lance le marteau, c’est avec une force aussi bien physique que mentale. Alexandra Tavernier, 28 ans au compteur, a un joli palmarès : médaillée de bronze aux Mondiaux de Pékin en 2015, d’argent aux championnats d’Europe de Berlin en 2018, recordwoman de France avec un lancer de 75,38m. Pourtant, cette athlète sensible avoue sans détour les doutes, la dépression, le mal-être qui l’ont affaiblie. Aujourd’hui, elle est une autre et se dit prête pour les JO de Tokyo. Échange percutant.

Tu viens d’une famille de sportifs et, plus précisément, d’athlètes. Ton père et ta mère ont été lanceurs de poids. L’athlétisme, c’était un passage obligé ?

Mes deux parents ont fait de l’athlétisme, c’est d’ailleurs comme ça qu’ils se sont rencontrés, sur un stade. Chez nous, tout tourne autour de l’athlétisme, mais, pourtant, mes parents ont tout essayé pour que je n’en fasse pas !

Ils ne voulaient pas que les gens pensent qu’ils poussaient leurs enfants à faire la même chose qu’eux. Manque de chance, ça n’a pas servi à grand chose puisque mon frère et moi sommes athlètes !

 

Tu as pratiqué quelles autres disciplines avant de te mettre à l’athlétisme ?

J’ai fait plein de sport : de la danse, de la gym, de l’équitation… La danse, ça a duré 15 minutes.

Pour ce qui est de la gym, au bout d’une heure, on a dit à mes parents : « Excusez-moi, votre fille n’a aucun talent, elle n’y arrivera jamais ».  La gym, ça m’énervait car je suis tout sauf gracieuse, aérienne. Je n’étais pas du tout faite pour ça.

Par la suite, j’ai fait un sport qui me plaisait beaucoup plus, le BMX. J’étais un peu garçon manqué étant jeune, j’aimais la confrontation. J’aimais aussi faire du rugby, jouer au foot. J’ai toujours adoré le sport et me dépenser, être au grand air.

Comment en es-tu venue à l’athlétisme finalement ?

J’ai commencé à 6-7 ans. Je n’ai pas souvenir du comment ni du pourquoi je suis tombée dedans, mais je sais que j’ai toujours adoré ça parce que j’y allais le mercredi après-midi avec les copines.

C’était ces moments-là que je kiffais le plus. Et puis, l’athlétisme est un sport hyper complet. Il y en a pour tout le monde, tous les gabarits, toutes les morphologies, toutes les qualités et on peut pratiquer plein de disciplines différentes, du saut, du sprint, du lancer, du demi-fond…

 

Le marteau c’est venu tout de suite ou tu t’es essayée à d’autres disciplines avant ? 

J’ai débuté sur du sprint. J’ai fait mes premiers « France » sur du 50 haies. J’étais tonique et puissante, mais sur des distances courtes. Jusqu’à 60m ça allait, j’arrivais à gérer.

Puis, en grandissant, mon gabarit s’est étoffé. J’étais grande, tonique, rapide et les lancers me correspondaient plus. Mon grand kiff, c’était le lancer de disque.

Si j’avais pu, j’aurais fait du disque et j’aurais été dans l’ombre de Melina Robert-Michon toute ma vie ! J’ai adoré cette discipline.

Je ne sais plus trop comment je suis tombée sur le marteau, mais j’y ai trouvé ma place tout de suite et je ne l’ai plus jamais quitté.

Qu’est-ce qui a fait la différence ?

Le marteau, la perche et la marche sont les trois disciplines préférées des enfants parce que c’est nouveau, que ça change.

Tout le monde est capable de jeter un caillou dans une rivière, par exemple, mais au marteau, le mouvement n’est pas du tout un naturel. On a plus l’habitude de faire de la translation que de la rotation.

C’est ce côté un peu fou, technique qui m’a plu. Il y avait aussi ces sensations de vitesse, de force, le bras qui s’allonge, c’est formidable ! Et puis, quand c’est vraiment bien fait, c’est beau à regarder.

C’est une discipline complète…

Oui. Le marteau, c’est du pied donc du saut, c’est aussi de la vitesse, et donc du sprint, parce qu’on accélère dans la rotation et puis c’est du lancer parce qu’on lance le marteau.

Dans le marteau, on coordonne toutes ces qualités. Ça demande beaucoup de technique. On allie vitesse, force, travail de pied, il faut avoir une certaine intelligence motrice, de la fluidité. Les gens ne se rendent pas forcément compte du volume de travail qu’il y a derrière un lancer.

Pour donner un exemple, Usain Bolt va à 40 km/h quand il sprinte sur ligne droite. Quand je suis au top de ma forme, mon marteau part à plus de 80 km/h, deux fois plus vite, et j’ai environ trois mètres pour sortir de la cage, sans mordre, et le faire tomber dans le secteur.

C’est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît quand on regarde un meeting à la télévision et je n’échangerais ma discipline pour aucune autre.

Tout va s’enchaîner très vite pour toi. En 2012, moins de trois ans après tes débuts, tu es sacrée championne du monde junior. Tu t’attendais à ce que ça arrive si vite ?

Guy Guérin, qui était entraîneur olympique à l’INSEP, avait dit à mon père que j’avais quelque chose. Il a commencé à me prendre sous son aile et en un an, un an et demi, je suis passée de 60m, ce qui était déjà pas mal, à 70m qui était, jusqu’à récemment, le record de France.

En 2012, je m’entraînais très peu. Je faisais trois séances de lancers, deux séances de muscu et basta ! Cette année-là, en plus, je passais mon bac. Mes parents m’avaient toujours dit : « Les études d’abord, ce n’est pas le marteau qui amènera le pain à table le matin », j’avais donc d’autres préoccupations.

J’étais championne du monde, recordwoman de France sans vraiment avoir bossé. Je pensais, à l’époque, que ça allait continuer comme ça mais c’était une erreur de débutant.

 

Pourtant, en 2015, soit trois ans plus tard, tu participes à tes premiers Mondiaux, séniors cette fois. En qualification tu améliores ton record personnel de 34 centimètres et tu valides ton billet pour la finale, ta première finale mondiale ! Comment arrive-t-on, si jeune, à se remobiliser après un tel exploit pour aller chercher une médaille ?

J’ai la particularité d’être très forte dès le premier jet. Je n’ai pas besoin de m’échauffer longtemps pour être à 100 %.

Malgré tout, je ne m’attendais pas à faire 74.39 en qualif parce que j’étais encore jeune, que je manquais d’expérience. Encore maintenant, je me demande comment j’ai fait, parce que, techniquement, ce n’était pas trop ça.

Malgré tout, j’ai toujours eu de la tronche et ça s’est joué sur la tronche. Je n’avais peur de personne, je faisais mon petit bonhomme de chemin et ceux qui n’étaient pas contents, ils passaient le-leur, j’étais effrontée.

En finale, tu termines troisième et, pour tes premiers Monde, tu rentres avec le bronze. Comment tu l’as vécu ?

La médaille était attendue mais elle n’avait pas été annoncée. Évidemment, c’était super mais, avec le recul, je l’ai mal digérée.

Être 3e aux Championnats du monde, à 21 ans, c’est quelque chose, mais, l’année d’après, il y avait les Jeux au Brésil, je prétendais à un podium olympique et il y a eu beaucoup de pression, une pression que je n’ai pas du tout gérée.

Qu’est-ce que tu n’es pas parvenue à gérer ?

Durant toute l’année 2015, quand je préparais cette médaille aux « Monde », pour moi le chemin s’arrêtait au 6e et dernier jet. Je n’ai jamais pensé qu’il pouvait  avoir quelque chose après cette médaille.

Un truc tout bête : je ne savais même pas qu’il y a avait une conférence de presse internationale après le podium. Je n’étais pas préparée à enchaîner avec tout ce qui m’attendait derrière.

À Rio, tu es finaliste, tu termines 20e et c’est le début, pour toi, d’une période très complexe dans ton parcours d’athlète…

C’est le revers de la médaille, mais, quand ça arrive, ça ne fait pas semblant ! Je fais une médaille en 2015 et en 2016-2017, je m’écroule.

La période était un peu compliquée : Melina Robert-Michon fait sa médaille et puis elle va tomber enceinte, Quentin Bigot est contrôlé positif.

J’étais seule dans les lancers pour essayer de tenir la barre. Ces Jeux, il faut le rappeler, ça a été un peu l’hécatombe pour l’équipe de France. Moi, je suis finaliste olympique, je fais mieux que la majorité des engagés et j’en prends plein la tronche.

Tu l’as vécu comment ? Comme une injustice ?  

Oui et non. Parfois on félicite des sprinteurs – et tant mieux, mes paroles sont crues mais je ne dénigre aucun athlète – parce qu’ils ont réussi à entrer en demi-finale des Championnats du monde ou des Jeux.

Moi, j’étais potentielle médaillable et je termine 12e. Il y a eu des commentaires sur les réseaux sociaux qui m’ont fait super mal. Il faut faire vraiment attention au jugement que l’on porte sur les athlètes.

Le lancer, c’est dur, c’est hyper technique et les gens ne se rendent pas compte du boulot qu’il y a derrière. Moi, depuis 2016, il n’y a pas une nuit où je n’ai pas pensé aux Jeux Olympiques de 2021. En tant qu’athlète, on se lève, on mange, on dort athlé et on vit lancers.

En tant qu’athlète, on recherche malgré tout la reconnaissance…

Oui, ça peut paraître contradictoire ce que je dis parce qu’on la veut cette reconnaissance, mais il faut comprendre que l’on reste des êtres humains avant tout, on n’est pas des machines.

Ce n’est pas parce que l’on est 2e au niveau mondial que l’on va être vice-championne olympique ! Ça reste du sport, il y a des paramètres que l’on ne peut pas prévoir et surtout, on a le droit d’échouer.

En 2019, par exemple, je fais 6e aux Championnats du monde de Doha et la première punie, c’est moi ! Pas besoin d’enfoncer les gens, il vaut mieux les soutenir. On a fait le calcul, entre l’échauffement, les qualif et la finale, je m’entraîne quatre ans pour dix secondes !

Je suis une athlète, certes, mais pas seulement. Je suis aussi une femme, une fille, une sœur, une nièce, une cousine, une copine, il faut me prendre dans ma globalité.

 

Il va te falloir un an et demi avant de te rendre compte qu’il fallait te faire aider ? On va te diagnostiquer une dépression et tu vas débuter un travail avec une psychologue

Je n’ai aucune pudeur par rapport à ça, pour moi ce n’est pas tabou. Ce n’est pas malsain d’aller voir une psychologue parce qu’on n’est pas bien et j’invite tous les sportifs à le faire.

On a tous des moments compliqués dans notre vie, des moments où en a besoin d’aide et où on aimerait bien qu’il y ait une main tendue. Moi, j’ai fait une dépression, j’ai pris seize kilos, mais je suis une personne normale.

 

C’est important d’en parler ne serait-ce que pour sensibiliser les autres à un sujet dont on parle encore trop peu ?

Pour moi, il faut parler de tout. Je n’ai rien à cacher et je pense que ce que les gens attendent, c’est de l’honnêteté et de la franchise.

Ce ne serait rendre service ni à ma discipline ni au public ni à moi de dire que tout va bien et de lancer à 65m en finale. C’est important de reconnaître et de dire qu’il y a des moments où l’on n’est pas au top.

Je trouve que l’on commence à en parler en France, mais nous avons, malgré tout, quelques années de retard par rapport aux Etats-Unis par exemple où ils sont à l’avant-garde de l’accompagnement psychologique.

On commence à se rendre compte que l’athlète, ce n’est pas simplement une préparation physique, technique mais aussi une préparation psychologique et que le mental joue un rôle crucial dans la performance.

 

Tu expliques en partie ce passage à vide en disant que, pendant des années, tu as pris l’entraînement et la compétition comme un devoir. C’est fort ce terme de devoir !

S’entraîner des années pour pas grand chose, c’est dur. Si ça avait été moi, je ne serais pas allée aux Jeux. Je sais que beaucoup de gens auraient aimé être à ma place mais je pense néanmoins que ce n’est pas rendre service de qualifier un athlète qui n’a pas forcément le niveau.

Prendre une claque fait mal. Arrivé un moment, je lançais effectivement parce que je n’avais pas le choix. Je suis salariée de la Fédération, je suis payée pour lancer donc je le faisais.

Pendant deux ans, j’y allais à reculons, par devoir et obligation.

 

Depuis, tu dis avoir fait ton deuil et n’être plus la même personne. Si tu comparais les deux Alexandra, celle d’avant et de maintenant, en quoi elles sont différentes et est-ce que tu regrettes celle d’avant ?

Je regrette un peu la Alexandra d’avant dans le sens où j’étais très spontanée, insouciante, parce que j’étais jeune et inexpérimentée.

Mais, à présent, j’ai trouvé un équilibre et retrouvé une fraîcheur dans mon lancer. J’ai acheté une maison et j’ai créé un projet autour du marteau et de ma performance.

Tout ça m’a permis de renaître, de grandir et d’évoluer, pas forcément en tant qu’athlète mais en tant que personne. Je me sens utile désormais.

Avant c’était marteau, marteau, marteau et là j’ai réussi à trouver l’équilibre entre la femme et l’athlète. Je trouve que c’est primordial pour être saine psychologiquement.

Tout ce travail que tu as entrepris va s’avérer payant puisqu’en 2018, trois ans après Pékin, tu t’offres l’argent aux « Europe » de Berlin.

Oui, et si on calcule bien, cette année je devrais faire une médaille ! Tous les 3 ans, ça me va bien parce que dans trois ans on sera en 2024 et il y aura les Jeux Olympiques à Paris.

L’important pour moi, à très long terme, est de gagner à Paris, chez moi, en France, devant un public français de connaisseurs. C’est mon objectif ultime.

Maintenant, je ne veux plus seulement pratiquer ma discipline, je veux aussi la marquer. Je veux laisser mon empreinte pour ouvrir des portes à ceux qui viennent après, qu’ils puissent s’y engouffrer et que ce soit plus facile.

J’ai envie que ça ouvre les yeux à certaines jeunes filles qui veulent faire du poids mais qui n’osent pas.

Avant Paris, il y a Tokyo. Tu décroches une médaille tous les trois ans et chaque fois un métal plus précieux. Comment tu appréhendes ce rendez-vous ? 

Avec l’envie de ramener n’importe quelle couleur de médaille du moment que c’est l’or ! Cette année, je l’appréhendes très bien parce que je la trouve plus facile que la précédente.

L’année passée, on ne savait vraiment pas où on allait avec ce virus qui bouffe tout le monde, cette morosité qui est partout. Là, on a déjà vécu cette situation, c’est plus facile à appréhender.

 

L’idée de te produire aux Jeux dans un stade probablement vide ou peu rempli, ce n’est pas frustrant malgré tout ?

Il n’y aura pas de public, il n’y aura pas cet échange, mais les gens seront quand même derrière leur télévision pour regarder le plus grand événement planétaire en matière de sport.

L’absence de public ne va pas empêcher la performance. J’ai fait pas mal de compétitions sans public, la première a été compliquée mais on s’y habitue et je pense que ça peut être une force : il y aura moins de bruit, moins de pression.

Je pense, néanmoins, que ce qui va être le plus difficile à appréhender c’est la bulle sanitaire que les organisateurs vont mettre en place dans le village olympique.

Le village sera complètement hermétique au monde extérieur et c’est ça qui va être le plus dur ! Ça va être différent, mais il faudra, malgré tout, ne pas se louper et je travaille avec ma psy pour ne pas perdre d’énergie avec tout ça…